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22/03/2005

Orwell, la dèche et moi...

Pas envie de poster des "notes", quand on se retrouve sans argent. Pour la première fois depuis 2000, je n'ai pas pu aler au salon du livre. Même Raphaël a "vecu un moment social", comme dirait Houellebecq.

Curieuse sensation qu'un premier contact avec la "débine". C'est une chose à laquelle vous avez tellement pensé, que vous avez si souvent redouté, une calamité dont vous avez toujours su qu'elle s'abattrait sur vous à un moment ou à un autre. Et quand vient ce moment, tout prend un tour si totalement différent. Vous vous imaginiez que ce serait très simple : c'est en fait extraordinairement compliqué. Vous vous imaginiez que ce serait terrible : ce n'est que sordide et fastidieux. C'est la petitesse inhérente à la pauvreté que vous commencez par découvrir Les expédients alambiqués, les économies de bouts de chandelle.
C'est tout d'abord l'atmosphère de secret cachottier. Vous vous trouvez brutalement contraint de vivre avec six francs par jour. Mais vous ne voudriez pour rien au monde que cela se sache : il faut donner à votre entourage l'impression que rien n'a changé dans votre vie. Ce qui vous enferme d'emblée dans un labyrinthe de stratagèmes dérisoires, qui ne suffisent même pas à donner le change.
Vous découvrez à quel point la vie devient précaire.
(...)
Pourtant, j'étais loin d'être aussi malheureux que je l'aurais cru. Car, lorsque vous vous trouvez au seuil de la misère vous faites une découverte qui eclipse presque toutes les autres. Vous avez découvert l'ennui, les petites complications mesquines, les affres de la faim, mais vous avez en même temps fait cette découvertze capitale : savoir que la misère a la vertu de rejeter le futur dans le néant. Quand il vous reste cent francs en poche, vous imaginez les pires ennuis. Si vous avez trois francs, cela ne vous fait ni chaud ni froid. Car avec trois francs, vous avez de quoi manger jusqu'au lendemain : vous ne voyez pas plus loin. Vous êtes ennuyé, mais vous n'avez aucune peur. Vous vous dites vaguement : "Dans un jour ou deux je n'aurai plus rien à me mettre sous la dent - embêtant, ça." Puis vous pensez à autre chose. Le régime du pain sec et d ela margarine sécrète, en un sens, son propre analgésique.
Il est un autre sentiment qui aide grandement à supporter la misère. Tous ceux qui sont passés par là doivent sans doute l'avoir connu. C'est un sentiment de soulagement, presque de volupté, à l'idée qu'on a enfin touché le fond. Vous avez maintes et maintes fois pensé à ce que vous feriez en pareil cas : eh bien ça y est, vous y êtes, en pleine mouscaille -et vous n'en mourez pas. Cette simple constatation vous ôte un grand poids de la poitrine.


George Orwell, Dans la dèche à Paris et à Londres, 1933

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