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24/02/2007
J'avais un ami
Il intervenait de temps à autre ici, sous le pseudo de "un ami" (c'est un mec qui a l'esprit pratique).
Pour des raisons de discretions, je l'appelerais Habib.
J'ai connu Habib sur les bancs de la fac de Brest, ou nous étudiions (étudiâmes?) l'Histoire. On était du genre à se placer au milieu (les éleves, et les étudiants pareillement, se classent en trois catégories : les bucheûrs, souvent de sexe féminin, qui se placent au premier rang et notent tout ce que dit le prof, de A à Z, même quand ledit prof répète la même chose avec trois phrases différentes).
Ensuite, il y a "ceux du fond", généralement mâles ou demi-putes. Ils finissent souvent en BEP ou en hommes d'affaires richissimes (mais c'est plus rare).
Enfin, il y a les tièdes (que Dieu vomit, mais ça fait du bien de vomir, c'est un plaisir physique, un cadeau du ciel après l'agonie de la nausée), les je-m'en-foutistes, ceux qui ont trop peu de personnalité, ceux qui au contraire en ont trop pour tomber dans le troupeau des bûcheurs ou des "ceux-du-fond"), ceux qui sont potentiellement bon éleves, mais qui se contentent d'un 11 de moyenne.
Bref, Habib et moi nous sommes connus en 1991. Il y a toujours quelque chose de magique dans la vitesse à laquelle se forment les amitiés. On riait des mêmes choses, mais ce qui nous a le plus rapproché est que les mêmes choses nous énervaient au plus haut point.
Choses que nous avions en commun : Edika, le Brest Armorique, De Gaulle, Pink Floyd, Desproges, Asimov, "Maurice, Skyrick, 22 heures".
Ce qui nous séparait : son caractère de Vierge parfaitement ordonné, mon caractère de Bélier un peu fou-fou, sa tendance à ne pas détester le libéralisme, ma tendance à ne pas rejeter entièrement le socialisme. son goût pour les aventuriers de la mer du XVIIIe siècle, mon goût pour la théorie politique ; son amour de Dire Strait, ma dévotion pour la House.
Choses que nous détestions de concert :la gauche, l'extrême-gauche, le monde médiatique-au-coeur-sur-la-main, le PSG, le stade rennais, notre vicelard de prof d'Histoire romaine, les USA, Ayrton Senna (bien fait!), Miguel Indurain -et Marc Blondel, j'allais oublier Marc Blondel !
Nous avons traversé la France dans sa petite Fiat (dont Nice-Rennes via Colombey-les-deux-Eglises quasiment d'une seule traite), nous avons été voir Jalabert gagner le criterium de Châteaulin, nous nous sommes téléphonés des heures lorsque nous étions éloignés. Lorsque nous regardions le JT, nous savions que l'autre serait énervé exactement au même moment. Nous avons attendu en vain le Big One (ce tremblement de terre qui devait dévaster la Californie, et qui était prévu pour...1993).
Nous avons traversé ensemble la même période de calme plat sentimental des années 92-95, nous avons eu chacun de notre côté nos petites aventures dans les années qui suivirent, nous avons trouvé l'amour presque au même moment.
Et puis tandis que je passais du statut de jeune journaliste de 25 ans à celui de trentenaire rmiste, Habib, lui, gravissait les échelons de la fonction publique. Il se mariait, achetait une maison, faisait un enfant.
Bref, la Vierge Ordonnée était devenue un adulte responsable, et le bélier fou-fou une sorte de mollusque énervé.
Et parfois, lorsque la pression est trop forte, le bélier donne des coups de corne, juste pour rappeler au monde (bêtement, je vous l'accorde) qu'il existe.
En clair, je lui ai envoyé un mail ou était écrit "VOUS ME FAITES TOUS CHIER" (le "tous" étant là pour faire passer la pilule, car je peux bien l'avouer, c'est à lui, qui ne me téléphonait presque plus, que j'en avais).
Il a répondu par un mail attristé de me voir dans cet état. Je ne me souviens pas de ma réponse, mais elle tenait plus du déni qu'autre chose.
Et un soir -miracle- au lieu du répondeur, je suis tombé sur Habib. Je lui demandais des explications sur...(sur quoi, au fait? me souviens plus. Je ferais un très mauvais diariste). Il m'a répondu d'un ton glacial qu'il n'avait ni l'envie ni le temps de me parler. Fin.
Depuis, j'ai du lui envoyer trois messages téléphoniques, cauchemarder plusieurs fois sur la perte de mon meilleur ami, mais aucune réponse ne m'est arrivée.
Autant la fidélité en amour (la fidélité sexuelle) ne me semble pas indispensable (de mon côté, hein! pas question qu'elle me trompe -ô ne vous scandalisez pas, chiennes de garde, des dizaines de pourcent d'hommes pensent la même chose sans le dire!), autant la fidélité amicale me semble aller de soi(t?).
Autant dire que je vis très mal cette histoire. me voilà sans Meilleur Ami. J'aimerais avoir les mots d'un écrivain pour dire ce que je ressents.
A la vérité, je ne souffre pas tant que ça. sans doute les effets conjugués de la dépression et des médicaments. J'aimerais souffrir comme à vingt ans. J'ai l'impression que l'âge adulte ne se résume qu'à ça : la baisse progressive, implacable, de l'intensité émotionelle.
Mais le bélier idiot persiste à croire que toute cette histoire n'est qu'un malentendu et que ça finira comme un happy-end. Indécrottable.
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Commentaires
"de mon côté, hein! pas question qu'elle me trompe -ô ne vous scandalisez pas, chiennes de garde, des dizaines de pourcent d'hommes pensent la même chose sans le dire!), "
Mais non, on n'est pas scandilisé: 1/ on le sait depuis toujours 2/ on s'en tape (depuis moins longtemps, vive la pilule).
Faites attention, ce que vous décrivez dans ce billet ressemble à tous les symptômes de Jérôme Vallet, c'est très préoccupant (tous les messages antérieurs à 2007 on été archivés sur le site).
Ecrit par : VS | 16/03/2007
Heureux de vous voir ici, chère VS.
Diable, je fais du Vallet? Je suis vraiment mal, dans ce cas.
Quelle prescription me conseillez vous?
PS : je relisais Ranoch Moor, et je pensais qu'il y aurait un livre à écrire sur les idées du Maître, ses fulgurances, son style et ses contradictions.
Ecrit par : lingane | 17/03/2007
ce texte est génial, j'en ai eu les larmes aux yeux. ce concept sûrement vieux comme le monde de "meilleur ami" me parle enfin.
c'est comme ci, à défaut de pouvoir tomber amoureux on devenait ami.
Ecrit par : Vernis | 29/09/2007
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