17/04/2008
abrutissement des élites
Avez-vous déjà lu Albert Thibaudet ?
C'est un critique littéraire des années 20/30, de tendance radical-socialiste modéré par son bon sens bourguignon. Sa grande passion, outre la littérature, était la Société des Nations (belle idée sur laquelle je reviendrais bientôt).
C'est à lui qu'on doit l'expression "république des professeurs" (allusion au nombre élevé de normaliens dans le bloc des gauches, qui remporta les législatives de 1924, après 5 ans de parenthèse de droite bleu horizon).
Il a écrit des essais sur Barrès et Poincaré ("les princes lorrains"), sur "les idées politiques de la france", etc.
Mais ce qui frappe surtout en le lisant, c'est 1) son incroyable culture. Ce type-là connaissait sur le bout des doigts son histoire de France, la psychologie des peuples et des provinces, les dernières controverses scientifiques et philosophiques, etc.
2)l'incroyable densité littéraire, intellectuelle de cette époque. Songez qu'en nos temps barbares, les intellectuels qui tiennent le haut du pavé sont Minc, BHL, Finkielkraut, Baverez, Sorman, c'est à pleurer. A pleurer d'angoisse, quand on songe que les revues,journaux et éditeurs des années de l'entre-deux-guerres offraient de belles places à des Orwell, Céline, Gide, Proust, Barrès, Benda, France, Chesterton, Miller, Bernanos, Maurras, Rolland, Barbusse, Huxley, Fitzgerald, Morand, Montherland, Mauriac, Malraux, Hemingway, Faulkner, Dos Passos, Steinbeck, Zweig, Alain, Claudel, Loti, Valéry, Larbaud, Amiel, Guitry, Cendrars, Breton, Cocteau, Drieu, Brasillach,Giono, Pagnol, Artaud, Suarès, Siegfried...et encore je ne liste pas les savants, architectes, intellectuels purs, artistes...
3)la grande civilité de ces temps-là : un Barrès pouvait dialoguer avec un Maurras, un communiste comme Aragon parlait à un fasciste comme Drieu. Les hommes politiques du parlement disposaient de la culture classique donnée par les pères ou par l'école publique. Les controverses donnaient lieu parfois certes à des insultes (ce qui n'est plus permis de nos jours, l'aseptisation semble aller de pair avec l'abrutissement) mais aussi à des échanges d'ARGUMENTS.
De nos jours, qu'il s'agisse de biologie, de politique, de moeurs, de tout et de rien voir de banderoles, la sainte trinité se nomme DOGME, DIABLE et INFANTILISME.
DOGME parce que sous des dehors libéraux, notre société n'accepte, ne supporte plus la moindre contradiction, littéralement IMPENSABLE.

DIABLE parce que les rares voix dissidentes (qu'elles aient tort ou raison, là n'est pas le propos) ne sont pas courtoisement contredites, mais mises au banc sous les armes de destruction massives du langage (nazi, populiste, antisémite, nauséabond, obscurantiste, réac, beauf, etc.)
INFANTILISME parce que cette ambiance mi-flicarde mi-dégoulinante sue la moraline la plus basse, la plus vile, qui range immédiatement les avis sous l'étiquette BIEN ou MAL. Et non plus sous les étiquettes VRAI ou FAUX (ce qui suppose la recherche d'argument et une cohérence).
La cohérence...voilà ce que l'idéologie contemporaine déteste le plus. L'incohérence est son arme absolue. Vous avez en face de vous des hommes du moyen-âge le plus caricatural... On ne peut discuter avec eux, au bout de dix secondes, ils vous maudissent, vous excommunie de la race des êtres humains. Et lorsque vous croyez les tenir par votre cohérence, ça ne sert à rien. Votre limpidité, ce poing de métal, s'enfonce dans le ventre inconsistant et boueux de leur incohérence. Vous n'avez pas de prise.
Et si cette effroyable barbarie contemporaine venait de la destruction de la culture "bourgeoise" dont parle souvent Renaud Camus? Si notre sous-élite n'était plus capable d'écrire les beaux essais, les beaux livres du passé, donc d'étayer, de réfléchir, d'admettre l'autre, tout cela par manque de culture?
Et si l'on commençait à voir les conséquences réelles de l'idéologie des 80% de bacheliers?
(car il est évident que pour passer de 20 à 80% de bacheliers, il faut baisser le niveau global)
Il est clair, contrairement à ce que pensaient certains, que même les élites sont touchées par l'affaissement de la civilisation. On a beaucoup (et à juste titre) reproché aux pédagogues de sacrifier les classes ouvrières en sabordant l'école publique, sous-entendu que les classes bourgeoises s'en sortiraient toujours.
Concernant leur avenir professionnel, ça ne fait pas de doutes.
Mais concernant leur niveau culturel (et par culture, je n'entend que livresque, laissons aux crétins l'illusion de croire qu'acheter des DVD ou des CD à la FNAC contribue à élever notre culture), le doute est permis.
Et, à vrai dire, à discuter avec des éleves de Science po, ou des hommes politiques, la réponse me semble claire.
La chance d'une révolution populiste sera peut-être l'abrutissement sans précédent des élites, d'ailleurs!
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